Quand une personne meurt sous votre commandement

La structure hiérarchique des FAC et de la GRC suscite un profond sens de la responsabilité envers les personnes placées sous votre commandement.

J’ai compris très vite qu’à titre de leader, il faut mettre un masque pour pouvoir être une figure paternelle ou maternelle, parce que notre travail est d’aider tous les autres à faire face à la situation. Mon exemple a beaucoup de poids, et si je m’écroule, alors tout le monde commence à perdre confiance en mes décisions et en mon leadership. Alors je réprimais et je contrôlais certains éléments de ma personnalité. J’attendais d’être seul pour évacuer. Parfois, cela n’arrivait que lorsque je pouvais m’asseoir pour écrire aux familles de ceux qui étaient morts sous mon commandement, et je pleurais alors à chaudes larmes. Mais même cela ne durait pas longtemps, car c’était encore à moi de prendre mes responsabilités et de prendre les meilleures décisions possibles pour réduire les pertes à l’avenir. - Un·e vétéran·e des forces armées

L’obligation de reporter son deuil n’est pas exclusive aux personnes ayant des fonctions de leadership et de commandement, mais celles-ci subissent davantage de pression pour contenir leur deuil. Les leaders ont une grande visibilité; leurs actions et leurs décisions ont des conséquences considérables. Le deuil qui est réprimé peut s’amplifier par la suite (voir : Quand le deuil refait surface à la retraite).

C’est un véritable défi, surtout pour les hauts gradés de la police, parce que, dans une certaine mesure, nous devons être la personne stoïque que tous les autres pourront prendre pour modèle. Mais nous sommes des êtres humains comme tout le monde, et nous devons être capables de faire face aux retombées émotionnelles, aux défis que les événements traumatisants créent dans ces situations. - Un·e vétéran·e de la GRC
Il se fait une fusion entre ta propre identité et l’uniforme militaire, qui fait que tu commences à te subordonner au régime. À peu près tout ce qui est important est subordonné […] Le sergent-major de mon régiment m’a dit : « C’est correct si tu pleures toi aussi, tant que tu fais ça au fond de ton sac de couchage. » Il savait comme moi que, si je m’effondrais, tous les autres feraient pareil. - Un·e vétéran·e des forces armées

Se remettre en question ou subir le blâme

À titre de leader, vous pourriez aussi être confronté·e à d’autres défis quand vous finissez par avoir l’espace nécessaire pour exprimer votre deuil. Vous pourriez vous demander si le décès des hommes et des femmes placés sous votre commandement est la conséquence de vos échecs. Vous pourriez vous mettre à réfléchir davantage aux erreurs que vous pouvez avoir commises et avoir des sentiments de remords et de culpabilité.

En conséquence, vous pourriez commencer à avoir une opinion négative de vos aptitudes, de votre caractère et de votre propre personne et à perdre confiance en vous-même. Vous pourriez ressentir de la honte.

Il a fallu que j’apprenne à mettre mes décisions de leader en perspective : le fait d’être responsable ne signifie pas que je ne commets pas d’erreurs et, en fin de compte, tout ce que je pouvais faire, c’était d’accepter ces erreurs et d’en tirer des leçons pour qu’il y ait moins de victimes la fois suivante. Alors je me rappelais : « Je n’ai pas agi comme il l’aurait fallu; quelqu’un est mort », puis je veillais à faire mieux la fois d’après. J’essaie aussi de me rappeler que tout ce qui s’est passé découlait d’une performance collective plutôt que de la décision d’un seul individu. Même nos décisions de commandement s’inscrivent dans un contexte plus large, qui comprend les décisions qui nous sont transmises et celles que les soldats prennent quand ils exécutent les ordres. - Un·e vétéran·e des forces armées

Il se peut aussi que les membres de la famille d’un·e collègue vous blâment pour la perte de leur proche.

C’est encore plus difficile quand je rencontre les familles des soldats tombés. C’est un privilège de les rencontrer, mais ça laisse des traces, surtout quand quelqu’un te dit que c’est à cause de toi que son fils, son parent, son épouse n’est plus là. C’est dur de vivre un deuil quand tu en assumes la responsabilité. En un sens, être la victime passive de circonstances que tu ne maîtrises pas peut être un fardeau moins lourd quand tu es en deuil. Ça peut être tellement plus difficile quand tu as joué un rôle actif dans le déroulement des événements. - Un·e vétéran·e des forces armées

Quand les choses tournent mal, cela ne signifie pas qu’il y a eu une erreur. Nous n’avons pas le don de voir l’avenir, et nous essayons de prendre les meilleures décisions sur la base de l’information qui est à notre disposition. Il peut être utile de se rappeler que toutes les personnes endeuillées essaient de donner un sens à ce qui s’est produit.

Tu ne peux pas vivre en fonction du blâme que les familles rejettent sur toi, parce que, pour certaines familles, la capacité de trouver une raison qui explique le décès de leur enfant, de leur conjoint, de leur frère ou leur sœur ou de leur parent a une certaine valeur. Ils ont peut-être besoin de me blâmer pour donner un sens à ce qui s’est produit. Je dois donc considérer leur blâme et leurs besoins séparément de ma véritable responsabilité face à ce qui se passe pendant le déploiement. - Un·e vétéran·e des forces armées

Ces réactions font également partie de votre propre réaction de deuil à ce qui s’est passé. Compte tenu des circonstances, elles sont naturelles et normales.